- Les Hommes Noirs ! Les Hommes Noirs attaquent !
La main d'Erial se crispa sur la poignée de son épée. On leur avait distribué casques et cottes de mailles quelques heures plus tôt. Son père l'avait aidé à s'équiper.
- Sois courageux, fils. Et n'oublie pas: si la ville tombe, la fuite est le seul salut.
- Je n'oublierai pas. Adieu, père.
Earal l'Instructeur serra un bref instant son fils contre lui.
- Va, maintenant.
- Tu es sûr que tu ne peux pas rester près de moi?
- Je dois commander mon groupe. Va!
Erial tourna les talons à contrecoeur et rejoignit ses compagnons, placés sous les ordres de leur Instructeur. Le garçon trouva sa place sur le rempart à côté de son meilleur ami.
- Enfin ! fit ce dernier. Tu es là !
Et puis il avait fallu attendre. Les Hommes Noirs narguaient les défenseurs de la cité depuis trois bonnes semaines, ne tentant que de brèves escarmouches, usant les nerfs des guerriers cachés derrière les murailles. Finalement, ils avaient fini par attaquer pour de bon. Les jeunes garçons du Fort, que l'on avait tenté de préserver un maximum de l'horreur de la situation, allaient la connaître. Cruelle et inhumaine était la guerre, et ils allaient l'apprendre au cours d'une horrible bataille. Leur cité allait être détruite. Ils allaient tous mourir. Quelle autre issue devant les Hommes Noirs, les fameux guerriers du Pays Noir, les hommes de Ténébra ?
Il avait fallu attendre. Attendre la mort pendant trois heures, attendre que les Hommes Noirs se déchaînent contre les remparts.
Erial avait vu son courage s'envoler à maintes reprises. Trois heures d'angoisse pure.
Erial avait aperçu un guerrier au visage d'une pâleur inquiétante vomir, deux autres piquer une crise d'angoisse. Cinq hommes eurent du mal à les maîtriser. Comment en vouloir à des gamins terrifiés de montrer leur peur ?
Personne ne dit rien, mais tout le monde le comprit. Ils allaient tous mourir, oui... Et Erial eut très envie de s'enfuir. Quitter la ville, quitter cette guerre... Hélas, il ne le pouvait.
L'ennemi était enfin là, puissant et terrifiant. Il fallait à présent affronter la mort...
Il était temps de se battre. Pour de bon.
Les Hommes Noirs lançèrent leur première attaque contre les remparts à l'aide d'échelles, pendant que les archers forçaient les guerriers à s'abriter derrière leurs bouclier. Erial et ses amis, commandés par leur Instructeur, aussi terrifié qu' eux, repoussèrent bravement l'attaque.
Les archers Noirs décochèrent ensuite de longues flèches enflammées derrière les remparts.
Eradon brûlait...
Puis les archers visèrent à nouveau les guerriers tandis que d'autres réitérèrent leur assaut contre les murailles.
Le garçon à côté d'Erial s'effondra soudain.
- Eranal !
Son meilleur ami venait de mourir. La rage au coeur, Erial se jeta avec férocité dans la bataille. Son épée fut bientôt rouge du sang de ses ennemis, de la garde à la pointe.
Les guerriers étaient décimés par les flèches des Hommes Noirs. Ils commencèrent à perdre pied. L'Instructeur d'Erial ordonna le repli avant de mourir d'une flèche dans la gorge.
Partout la mort, le sang. Partout les mêmes cris :
- Repliez-vous ! Fuyez !
Ce fut la débandade. Les guerriers s'enfuyaient, poursuivis par les Hommes Noirs. Certains se laissaient tuer sans combattre, comme des lâches. Une lame dans le dos pour les trouillards.
Erial courait, courait dans les ruines fumantes de ce qui avait été sa ville. Les feux finissaient par s'éteindre eux-mêmes.
- Maudits Hommes Noirs ! hurla-t-il.
Sa ville n'était plus que cendres. De ci, de là des maisons brûlaient encore; les nombreuses cabanes de pêcheur en bois, même améliorées, n'avaient pas fait long feu.
Des cadavres jonchaient les rues d'Eradon. Il y avait surtout des guerriers. Parfois, un Homme Noir gisait là, ayant quitté pour toujours le monde des vivants.
Le regard d'Erial se posa soudain sur le corps d'un homme de haute taille et aux cheveux blonds maculés de sang sous le casque. Il crut qu'un poignard lui avait transpercé le coeur.
- Père ! hurla-t-il, lâchant épée et bouclier rond.
Extrait du Chapitre 7 : Erial